L’Emoliente (prononcer émolièneté) est une boisson médicinale traditionnelle péruvienne, mêlant une infusion d’orge et de fruits (coings, ananas) à du jus de citron et des extraits de plantes médicinales (prêle, lin, luzerne, plantain, boldo, maca, sangre de grado, muña, aloe vera, pollen, caroubier, barbe de maïs, cannelle…).

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Généralement, ces décoctions sont préparées à la demande, par des vendeurs ambulants.

Les Péruviens en consomment le matin, sur le chemin du travail, ou le soir, après dîner. Il n’est d’ailleurs pas rare de voir une foule s’amasser autour de la chariote de l’Emolientero vers 22-23 heures.

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Riche en fibres, l’Emoliente a de grandes propriétés diurétiques. Mais il en existe autant de variantes que de problèmes de santé.

Car, comme chez le généraliste, chacun expose à l’Emolientero son petit souci (constipation, gastrite, panne sexuelle, rhume, jambes lourdes, etc) et le préparateur compose un breuvage sur mesure.

Une tradition venue d’Europe

Contrairement au slogan “tradition des Incas” parfois inscrit au fronton de tiendas, l’Emoliente trouve davantage ses origines chez les Conquistadors et dans la Grèce antique, où se pratiquait la cérémonie du kykeon, un breuvage purificateur à base d’eau, d’orge et de menthe.

Dix-huit siècles plus tard, dans les rues du Madrid, le petit peuple se rafraîchissait d’une boisson parfumée à la cannelle et au jus de citron. À la fin du 19eme siècle, on trouvait encore des références à ces breuvages dans les livres de médecine européens.

Au Pérou, l’Emoliente – est émollient ce qui adoucit, selon l’académie royale de langue d’Espagne – aurait construit sa réputation sous l’ère coloniale espagnole, jusqu’à devenir une véritable industrie d’exportation vers Amérique latine. Ainsi, dans les rues du Lima indépendant de San Martin (vers 1820), les immigrés chinois ouvrirent de nombreux comptoirs à Emoliente. Puis, vers 1930, un certain Pedro Castillo Yupanqui se trouva à la tête d’une chaîne d’Emolienteros digne de Starbucks.

Un métier difficile, mais d’avenir

Gilmer Lozano Malca a établi son chariot au coin du Jiron Bolivar et de la rue Alfonso Ugarte. Herboriste passionné, il affirme : “l’emolienté est bon pour tout ! La gastrite, le cholestérol, l’anémie, les maux de gorge, le foie, les reins, les voies urinaires…”

Dans l’avenue Moche, près de la Plazuela Pinillos, José Luis Carrion Vasquez, Emolientero depuis 16 ans, nous explique : “maintenant, Emoliente est une marque, dont on paye le droit d’utilisation décennal 500 soles (150€ environ). Puis, on doit obtenir l’autorisation municipale d’installer un “chariot” dans la rue et porter un uniforme”.

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Les horaires de travail de José Luis sont pires que ceux d’un boulanger. Levé à 3h30, il prépare ses ingrédients jusqu’à 5h, puis sert ses clients jusqu’à à 9h. Après un court repos, il recommence, de 15 à 23h. Avec ça, pas étonnant qu’il soit toujours un cœur à prendre !

Récemment, il a participé à une foire gastronomique locale (Mistura) et se réjouit que, depuis 2014, la “loi de l’Emolientero” ait reconnu “la préparation et la vente de boissons à base de plantes médicinales comme productives” et décrété le 20 février, Jour de l’Emoliente !

Pour autant, ses revenus n’ont pas vraiment augmenté : il débite 100 à 150 verres par jour, soit 200 à 300 soles quotidiens, pour un salaire mensuel de 2000€ environ.

Quant à ces liméniens qui attendent leur commande, ils s’étonnent : “vous n’avez pas d’Emoliente en France ? Quel dommage !” Heureusement, on peut trouver une vraie-fausse infusion d’Emoliente dans certaines boutiques spécialisées – comme El Inti à Paris – ou carrément s’en préparer à la maison, grâce à cette recette originale.

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Recette d’Emoliente : faire bouillir dans 4 litres d’eau ½ tasse à thé d’orge torréfié, 100 g de prêle, une ½ tasse de lin, 1 poignée de germes de luzerne tendre, 5 grandes feuilles de boldo, du sirop de sucre pour le goût, un citron vert. Laissez bouillir 20 minutes, faites reposer 20 minutes et filtrez. Il peut se servir tiède ou froid, selon la saison et la cure. Vous pouvez, par ailleurs, faire bouillir une tasse de graines de lin pour obtenir un “extra de linassa” : un liquide visqueux, constitué par la pectine du lin, qu’on rajoute au mélange pour faciliter le transit.

A propos de l'auteur

Chroniqueur/Pigiste, spécialiste Société&Médias

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