Le crachin perle sur Miraflores endormie. La nuit d’hiver sombre dans le silence. Bientôt la brume marine envahira les rues de Lima. Le lieutenant Javier Arias a garé la Nissan deux blocks plus haut. Il aime humer l’air de la scène de crime, fumer sa Lucky matinale et laisser traîner le temps. Il dénoue son écharpe à la vue du premier uniforme, avant s’exhiber sa plaque dans un “bonsoir” mâchonné. Le planton salue et ouvre le passage vers la Calle Piura. Le courant d’air confirme que le froid est tombé, trempé, en postillons. Son costume de lin n’est plus de saison. À dix pas de ce constat, des balises jaunes interdisent le passage aux badeaux. Re-plaque, re-bonsoir. Bien sur, les journalistes occupent déjà le terrain.

-Putain ! Mais VIREZ-LES ! La concha su vida ! il hurle aux uniformes, lançant sa clope au vent.
Soudain, la lumière des lampadaires dévoile son visage. Bufalò qu’on l’appelle, dans son dos. Taillé dans une pierre de Cusco, massif, ventripotent, sa face d’indien vissée sur un cou de veau, des mains comme des pelles. Sa cravate verte à trois Solès égorge les lueurs du matin, pourtant emmitouflé sous un pull d’alpaca gris et un pardessus jaune Colombo.

-Qui a touché ? Tù ? VIREZ-LES !

Les cameras ont pénétré les barrières à coup de propinas sonnantes et trébuchantes, livrant, en live, les images du crime. Arias les chope, un à un, par le colbac, sifflant les insultes, et les éloigne, sans qu’aucun ne proteste vraiment. Cinq uniformes verts, l’AK47 en bandoulière, attendent de se faire rouler dans la fange par le Lieutenant. Mais Arias n’a pas que ça à foutre. Il passe le porche de l’immeuble sans un mot, suivi du medico forense.


La baraque sent les dollars à plein nez. Parquet, canapés club tendus de plaids en
Vicoña, peintures modernes aux quatre coins, bibelots précolombiens sous vitrine, écran LCD, lampes en vases de porcelaine, fauteuil Heims, mobilier Zara Home, mini bar dans l’angle. Arias en examine scrupuleusement les bouteilles, par plaisir, avent de grimper à l’étage.

-Je vous préviens, Lieutenant, le cadavre est mutilé, précise le légiste, accroupi au seuil d’une chambre, en bout de couloir.

Arias traverse, essoufflé, croise le regard d’un flic, dégoûté, et enfile ses gants de latex. La chambre est jaune, tapis bariolé, couvre lit bleu, meubles en bois ancien, tableaux d’anges style école de Cusco, bibliothèque minutieuse sur trois étages. L’ensemble est vaste, clairement aménagé pour une célibataire, récuré.  Il y fait bon vivre. La porte de droite donne sur la salle de bain.

-Vous l’avez trouvé comme ça ? hésite Arias.

-Pourquoi, vous croyez que je vais m’amuser à lui brûler le visage et lui couper les doigts ? siffle le légiste, insultant.

Un flic rejoint les deux hommes, puis recule, les laissant à leur besogne.

Le spectacle est odieux. L’odeur morbide de chairs calcinées s’est dissipée par l’embrasure de la fenêtre, mais l’image reste intacte. La face, rougie au sang par le feu, momifiée par endroits, suintant de graisse, lambeaux pendants. Les mains ont perdu tous leurs doigts, baignant dans une flaque coagulée. Elle était pourtant mignonne, avec ses cheveux longs, son t-shirt du Deportivo Cristal et ses jeans de midinette.

Arias pose les questions de principe, n’attendant aucune réponse.

-Le petit ami l’a trouvé, conclu le légiste en se redressant. Elle est là depuis au moins vingt heures.

-Vingt heures ce soir ?

-Non, vingt heures durant, depuis hier.

-Eh bien dites-le !

Pas de raison de se pourrir la vie plus longtemps. Ils sortent, et redescendent l’escalier. Arias n’a pas besoin d’en savoir plus. Il laisse l’interrogatoire du petit copain à la police du district et les relevés aux gars en blanc. Il fait meilleur dehors. Cinq heures à sa montre à quartz. Il assoit son cul massif sur le premier banc accessible, tirant un carnet noir et son Stypen d’une poche et, sur une page, au hasard, griffonne.

-Lieutenant ! l’interrompt un uniforme. On a la propriétaire de la maison au téléphone. Elle affirme que personne ne l’occupait en son absence. La fille est une inconnue.

Arias grommelle, rangeant son carnet.

-Gracias. Le légiste fera un moulage dentaire. On verra bien. Maintenant, tirez vous.

Le silence reprend ses droits sur la Calle Piura.

En seize ans de DINICRIM, il en a vu des merdes, et des pires. Des viols arrosés au 38, des duels de gangs, des putes balafrées, des mains coupées, des junkies éclopés, des vieilles remaquillées au couteau à poisson, et des pires. Mais celui ci a un goût d’entube, de magouille, ou d’élections municipales.
-Arias ! interpelle un moustachu cravaté.

Le gros lieutenant se passe la langue sur les lèvres.

-Constanza ? Qu’est-ce que tu branles ici ?

L’inspecteur Constanza n’est pas le genre de la maison. Trop propre sur lui, appliqué, trop “madame est servie”, dans son costume bleu marine.

-J’ai vu passer l’avis sur le meurtre de la petite. J’ai le même genre de cadavre dans mon secteur, un homme, impossible à identifier, sans gueule ni doigts.

Méditant ce descriptif froidement cruel, Arias dû se résoudre à engager le débat.

-Tu veux prendre les dossiers ?

-J’aurais aucun mal à te les laisser, vu le merdier que m’ont foutu les micro-gangs du port.

De la condescendance, Arias vira au je-m’en-foutisme total.

-Bon. Alors envoie moi le tout, Constanza.

-Perfecto Arias ! Je te fais ça dans l’après-midi. Je te laisses. Hasta pronto !

-Ouais ouais, hasta pronto inspector.

Déjà loin, le costume bleu paraissait noir. La matinée pue l’affaire merdeuse. Et si le saint protecteur des flics avait existé, il lui aurait retiré le cigare des lèvres pour lui planter dans l’oeil droit. La Lune s’est éteinte et Miraflores baigne dans une étrange lumière. Rayando el sol.