L’odeur douceâtre des fougères. Willam Borrell entamait sa troisième opération de survie au cœur de la forêt amazonienne. Nino, caméraman fétiche, mettrait en boite la descente vers Pucallpa. Voici 13 heures que les deux hommes avaient quitté l’hélicoptère, fondant dans l’empire du moite. Un nouvel épisode à la série Will the Wild. Un nouveau trophée au palmarès. Nino ajusta l’Handicam. Un sourire en attendant que la LED donne le signal de l’enregistrement.

-Bonjour et bienvenue dans Will the Wild !

Deux ans qu’il sillonnait déserts, sommets, vallées ventées, everglades boueux et grottes glauques. Deux ans qu’il soumettait son corps aux forces de la nature. Deux ans qu’il confrontait l’intelligence de l’homme à la volonté des courants. Deux ans loin d’Afghanistan, des commandos de marine, du feu au cul. Et toujours ce goût de sang dans la bouche, de sang mêlé de terre. Il n’a pas résisté à l’appel du silence, de la quiétude du solitaire, posté là, au creux des dunes, une ration de survie en poche et le F.A.M.A.S. au poing. Il n’a pas résisté au tsunami du divorce, emportant sa gamine à 800 kilomètres. Alors, quand le Magnus lui proposa une bière et une série de 10 épisodes, Will the Wild sourit.

William tourna les yeux vers l’immensité verte, évoquant cet espace comme s’il lui appartenait.

-Nous sommes aujourd’hui en pleine Amazonie, dans le département de Loreto. C’est le plus grand et le plus exotique de tous les départements péruviens. Il est grand comme les trois quarts de la France et possède près de 20 000 kilomètres de fleuve, pour seulement un habitant au m². Nous sommes au cœur de la serre de l’enfer vert. Les missionnaires et les caucheros ont tracé des chemins à travers la pampa. Aujourd’hui, nous allons suivre leur trace jusqu’à Pucallpa. Un village qui marque le terminus de la route liant Lima à l’Amazone. Vous êtes prêt à me suivre dans la jungle des titans ? Alors, allons-y !

-Ettttt… coupez ! C’est bon, c’est parti.

Nino replaça la caméra dans son sac Landcruise. Epongeant la sueur sur leur visage, ils décidèrent de démarrer lentement.

-On va faire quelques plans, décida Will. Je vais montrer des racines et on descendra là bas, sur cette petite pente, on verra ce que l’on va trouver.

La terre suintait sous leurs pas. Les pizzicati des toucans emplissaient les ombres d’étranges échos. Au pied d’un Cedro gigantesque, Will fit signe à Nino : stop. Pointant à la caméra les énormes veines de l’arbre, il poursuivit son exposé :

-Voici les racines de contrefort d’un arbre de forêt tropicale. Elles sont aussi larges que mon bras. Et tout au tour (il caresse de la paume de sa main les herbes environnantes) vous trouvez un vrai tapis de plantes. Il faut savoir les reconnaître. Car la plupart d’entre elles sont des plantes médicinales. (Pointant un amas touffu) celle-ci soigne les problèmes de sang, et celle là, je crois qu’elle soigne les problèmes gastriques si vous voyez ce que je veux dire. Si vous êtes piqué par un reptile, ce sont ces plantes qui vous sauveront, aussi bien que n’importe quel anti-venin de synthèse. Les tribus qui vivent ici s’en servent, mais les Péruviens des villes aussi. Ils en font le commerce, ils en font des décoctions. Ils en connaissent toutes les vertus. Ce savoir se transmet depuis l’âge des Incas. C’est pour ça qu’au Pérou, la consommation de médicaments est 10 fois plus faible qu’en Europe. Ce n’est pas parce qu’ils n’ont pas les moyens d’acheter des médicaments. C’est surtout parce qu’ils n’en ont pas besoin.

William se redresse, Nino coupe. Tournés vers la piste qui s’égare dans l’enfer vert, les deux hommes discutent stratégie.

-On peut continuer jusqu’en bas. Je pense qu’il doit y avoir un cours d’eau assez prêt. J’essaierai de le traverser avec la corde. Ça sera sympa. J’espère qu’il n’y aura pas de Puma. Allez, conclue-t-il, on à qu’à faire quelques plans en avançant.

Progresser dans cette végétation s’avérait usant. Les moustiques agissaient l’esprit, les piailleries d’oiseaux détournaient l’attention. L’invisible omniprésence animale maintenait leurs regards en alerte. Mais la piste était propre et le chemin dégagé. Nino s’amusait à débusquer, de l’œil de sa caméra, quelques singes siffleurs nichés, à plusieurs mètres de distance, aux larges branches des Cèdres. Des faisceaux de lumière transperçaient le chapiteau de feuillus, spot lights éclairant la scène. Enfin, le ronronnement d’un rivière, jusqu’alors masqué par la barrière de verdure, devint audible. Nino lança l’enregistrement, suivant William dévaler la pente jusqu’au lit de la torrent. Quelques secondes pour imaginer un scénario, avant de le dévoiler à la caméra.

-Nous sommes tombés sur un cours d’eau. C’est vrai qu’une des premières règles de la survie est de contourner les obstacles. Mais là, nous n’avons pas le choix. Sinon, ce serait rebrousser chemin et perdre 4 heures de marche. Et la nuit ne va pas tarder à tomber. Le risque est trop grand. Je n’ai pas le choix : je dois traverser.

De la parole au geste, Will quitta son sac à dos et se déchaussa tout en débitant son monologue:

-Elle ne fait que 5 mètres de large, mais le courant est suffisamment fort pour emporter un homme. Je vais devoir m’harnacher. Il faut toujours prévoir une corde, elle vous sauvera la vie.

Déroulant le cordage, Will s’approcha d’un jeune tronc d’arbre, au diamètre relativement fin.

-Je vais attacher cette corde autour d’un arbre, puis autour de mon sac, que j’enverrai de l’autre côté. Enfin, je la passerai autour de ma taille. Han !

Comme un lanceur de marteau olympique, Will éjecta le sac sur l’autre rive.

-Maintenant, je vais passer de l’autre côté. Mais il va falloir que je nage face au courant, tout en essayant de me déplacer vers la rive. Dans ce genre de torrent, il ne faut jamais regarder la rive, mais toujours du côté opposé au courant. Je vais donc nager en diagonale. Ça va être plus long, mais c’est le seul moyen pour moi d’arriver de l’autre côté.

Will se libéra de la plupart de ses vêtements, ne gardant qu’un caleçon, un T-shirt et ses chaussures, puis s’enroula dans le cordage. Un dernier regard à la caméra.

-Une dernière chose… même si je ne vois pas d’Anaconda dans les parages, je sais qu’ils vivent en bordure de rivières… ils sortent une fois pas mois pour manger… j’espère que ce n’est pas le jour du casse-croute… ouvrez grand les yeux pour moi ok ?

Du haut de son mètre 80, Will examinait l’eau verdâtre, se froisser au gré du courant.

-Avant de me lancer dans ce genre de challenge physique, je me prépare toujours mentalement.

Il ne regardait plus la caméra, déjà absorbé dans son effort.

-Je me concentre, pendant quelques secondes, histoire de mettre toute mon énergie à la réalisation de mon objectif et ne pas être désorienté par des pensées ou des angoisses. Je libère mon esprit.

Inspire, expire, plie les genoux, et saute.

Le choc fut doux. L’eau semblait plus chaude que son corps. La sensation d’entrer dans un bain à remous coupe l’envie de se battre. Et pourtant il lutte. Nageant un crawl absurde contre le courant, visant la rive d’un œil. L’eau a un goût de glaise, il s’acharne à maintenir sa tête au-dessus de la ligne de flottaison. Ses chaussures le gênent dans ses mouvements, mais elles sont nécessaires. Il jette un regard à Nino, imperturbable derrière son viseur. De l’autre côté, la rive s’éloigne.

Inspire, expire, pousse sur tes bras. Les mots d’un maître nageur respirent de sa mémoire.

La corde lui scie les reins. La rive est toute proche à présent. Il tend la main. Tend la main ! Jusqu’à attraper une motte de terre. Glisse. Les ongles jusqu’au fond. Et la main gauche, dans un arc de cercle, vint se planter devant son visage, comme un piolet de chair. De tous ses muscles il empoigne le rivage pour enfin ressentir, du torse au nombril, la fraîcheur molle du sol.

La traversée de Nino fut bien plus aisée, William l’attirant à lui grâce à la corde. Séchés, rhabillés, revigorés, ils décidèrent de poursuivre le sentier jusqu’à une plaine que leur carte GPS situait à 1 km. Will profita de cette courte randonnée pour décrire en détail la flore environnante. 15 minutes d’effort, machette au poing, leur libéra l’entrée de la plaine. William prit alors une minute, histoire de traiter du bon usage de la machette à destination de ses téléspectateurs.

-La machette est le meilleur ami de l’explorateur. Elle ne permet pas seulement de se frayer un chemin dans ces jungles, elle est aussi très utile pour découper les aliments et…

TACATACATACATAC ! Kalachnikov. Un écho qui jaillit dans son oreille droite. Réminiscence du stage commando dans la moiteur de Cayenne. Les tirs s’intensifiaient. Les deux hommes, sans un regard, s’élancèrent, dos à la menace. Mais la Selva amazonienne fit obstruction. Demi-tour. La plaine se dévoile. Enivrés d’adrénaline, ils dévalent les monticules de terre flasque. Nino double Will dans une foulée. Il a gardé la caméra au poing. Elle suit à présent les mouvements brusques de son bras. Nouvelle rafale. Plus proche cette fois. Et Nino qui tombe à genoux, bouche bée. Will pivote, incrédule, face au tableau agité qui l’aveugle. La prise de conscience, comme une mine anti-personnelle, émerge de son cerveau pour imploser son esprit en un million de crocs d’angoisse. La machette lui échappa des mains. Une foule d’ombres vêtues de lin hurlait sa peur, à l’orée d’un village en feu. Posté en ligne droite, un peloton dézinguait à l’aveuglette. Peut-être 20 hommes, en jean et t-shirt, adossés à deux trucks sombres, vidaient leurs chargeurs sur les corps courants. Il vit la puanteur du souffre. Fuyant, beuglant, chutant, les indiens dansaient la salsa des morts. Il vit les vieillards s’écartelant les bras dans des plaintes brisées. Il vit ce chico à la peau brune plier sous les balles comme une cannette froissée. Il voit. Une mère, vagissant de douleur, éviscérée dans un jet de sang, protège contre son sein un nourrisson sans tête.

La gueule embourbée, le regard figé dans le tumulte du génocide, spectateur impotent, allégorie d’occident, Will perçu à peine le sifflement de deux projectiles. Il détourna la tête, giflé par son instinct, refusant de voir le visage difforme de Nino, transpercé d’une balle en plein front. Obéissant à un ordre inaudible, il étendit son corps sur les herbes jonchées des résidus de son caméraman. Les yeux dans les yeux du cadavre fraternel. Il oublia jusqu’à son nom, supportant les cris rauques de bottes maculées d’une boue pourpre, ses bras maintenus contre son bassin par une force invisible et moite. Les fumées gonflent ses poumons et nourrissent son sang. Il oublia jusqu’à son nom lorsqu’ils cachèrent son visage sous un tissu bleu nuit, empesté de sueur et de haine.

A propos de l'auteur

Chroniqueur/Pigiste, spécialiste Société&Médias

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