Prologue

Nous sommes en 2026. 40% des Français ont plus de 60 ans. La France est une République Décentralisée, composée de 20 Régions autonomes. Sa croissance égale 4%. 70% de son PIB est réalisé dans l’Union Européenne à 37 Etats. Le taux de chômage atteint 6%. Le budget est équilibré à 100 millions d’euros près. Ses finances sociales accusent un déficit de 2000 milliards d’euros. 98% de sa législation est européenne. 80% des Services Publics sont délégués à des entreprises privées. Son Indice National de Pollution est de 3/8. Ses secteurs de pointe sont les nanotechnologies et la production d’énergie solaire. Elle a participé au conflit contre la Syrie auprès des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne, de l’Allemagne et du Canada.

Alain Juppé a connu deux quinquennats. Il a instauré le Contrat de Travail Unique, l’Impôt Universel sur le Revenu, le Revenu Minimum d’Existence et le Quadriennat. A l’issue de deux mandats, il se présente pour un premier quadriennat.

Manuel Valls, fondateur du Parti Social Démocrate, arrache la victoire à 50,42% et lui succède à la Présidence de la République. Son Premier ministre, qui n’est plus qu’un porte-parole de l’Elysée, se nomme Julien Frost. Ils établiront une VIème République présidentialiste plus respectueuse de l’autorité du Parlement et la flexi-sécurité à la française. Atteint pas une série de scandales politco-financiers touchant ses proches, Manuel Valls se retire. J.Frost sera le candidat des Soc-Dem.

Il devient le 26ème Président de la République. 

Arthur Molina est Conseiller d’Etat. Il s’est lié d’amitié avec Julien Frost sur les bancs l’Institut de Formation à l’Administration Générale. Alors que Julien Frost débutait une double carrière d’avocat et d’élu, Molina lui conseilla de se présenter à la Mairie du 5ème Arrondissement de Paris, contre Dominique Tiberi. Il dû sa victoire à la publication d’une liste de faux électeurs signée de la main de son adversaire. Molina rémunéra le délateur sur ses fonds personnels. Dès lors, Arthur Molina devint et resta son Grand Second.

Candidat à la Présidence de la République, Julien Frost désigna Arthur Molina comme directeur de campagne. Frost élu Président, Molina sait qu’il sera Secrétaire Général de l’Elysée.

Il reste le Grand Second.

Victoires

Je ne l’ai pas choisi. Il ne m’a pas choisi. Nous avons construit un destin commun. Je ne le sers pas. Il ne me doit rien. Nous avons conquis le pouvoir en frères d’armes. Les discours que j’écris, il les prononce seul. Mes choix, il les assume seul. Mes victoires sont les nôtres, mes échecs sont les nôtres. Mais ces acclamations sont pour lui. Pour lui seul. Je mets en scène, il joue. Je propose, il dispose. Aujourd’hui, il est le Président. Je suis le Grand Second.

Dimanche 9 mai 2026, 20h01.

Harry Roselmack croise les mains. « Il est 20 heures. Il est temps de vous dévoiler le visage du 26ème Président de la République. » Costume bleu, cravatte rouge, le visage de Frost s’affiche. 51,27%. Les cris de joie me déchirent les tympans. Aniès pleure. Son mari embrasse son fils Arthur et me lance un clin d’oeil. Je vide ma coupe de Champagne. La liesse s’est emparée du 13 rue de l’Université. Aux portes du siège du Parti Social-Démocrate, 3000 citoyens dansent. Je contemple cet étrange spectacle, accoudé à la fenêtre. Julien Frost est cerné de toutes pars. Plus de 50 élus, cadres du Parti, militants, amis, lui tendent la main. Il serre, serre, serre. Je suis seul à pouvoir goûter au repos du guerrier. Il sourit, réplique, s’esclaffe, étreint, acquiesce. Je sais qu’il rêverait de s’asseoir, de vider une coupe de champagne, et d’insulter Wauquiez. J’ai envie d’une cigarette. J’en tape une à un gars du SPHP avant de m’enfoncer dans la foule suante, souriant aux regards, et glisser un mot à Frost : je suis dans ton bureau. Dans 20 minutes, il devra prononcer un discours présidentiel. Il me reste 20 minutes, pour en faire un Président.

Lorsque Frost me rejoint, il est en nage. Congratulations viriles. Changement de chemise. Il se décida à appeler le Valls, Président sortant. Félicitations pour le travail accompli durant ce quadriennat, chaleureux remerciements pour la confiance accordée, blagues de potaches, « l’avenir d’appartient désormais, Julien, mais n’oublie pas qu’il ne t’est jamais acquis ». Lourd de sens. Oui, Valls a courbé l’échine. Lui, le lion, l’architecte du Parti Soc-Dem. Il s’est retiré. Lui, qui a mit en bière la Royal, qui a débusqué Montebourg et Antoine Détourné. Lui, le premier Président « à l’américaine » après la réforme Juppé : 4 ans, un Premier ministre potiche, un seul objectif, la réélection. Il a laissé la place. Le jour où il a accordé son soutien à Julien, j’ai dû me bourrer la gueule pour le première fois en 12 ans.

Julien coupe la communication. « Putain, mon gars, ce Manu ! ». Nous avons délibérés 7 minutes. 2 minutes pour rectifier le discours de victoire. Nous ne saluerons pas la « bravoure », mais le « courage » du Président sortant. La société française n’est (surtout) pas « vieillissante », mais « doit renaître ». 3 minutes pour choisir le prochain Premier ministre. Razzye Hammadi est un choix pertinent. « Le premier Premier ministre issu de l’immigration, bazanné, et surtout, juste assez bourrin pour faire un parfait fusible ». « Tu comptes toujours fermer Matignon et lui ouvrir les bureaux de l’aile Est de l’Elysée ? ». « Oui, mon p’tit père. Ou alors il s’installera dans l’Hôtel Marigny. Mais ça, c’est du grand art. Matignon, siège de la nouvelle Ecole du Service Public. Le Premier ministre en porte-parole de l’Elysée. C’est ça place non ? ». « Il n’est pas au courant, Julien, il faudra négocier ». « Tu veux un autre nom ? Propose ! ». « Antoine Détourné. » « Antoine ? Le Mélenchon des temps modernes ? Razzye m’a rapporté beaucoup plus de voix que lui. » « Débuter par Antoine, histoire de jouer l’ouverture sur l’aile gauche du Parti… puis finir par Razzye. Ca laissera moins de temps au deux pour développer leurs ambitions. » « Je crois que leur ambition est déjà assez développée. Non, je préfère commencer par Razzye et tenter l’ouverture au centre droit à mi-mandat. Jean-Yves de Chaisemartin a une bonne bouille. J’aime bien les mecs du Centre. » « Judicieux. S’il accepte, cela facilitera l’alliance au second tour pour 2030. » « Putain, mon bon Arthur, tes points communs avec Napoléon ne s’arrêtent pas à la taille. Toi aussi tu ne pense que dans 2 ans ! Enfin 4 pour le coup ».

1 minute pour avaler son émulsion d’ayahuasca. 1 minute pour choisir une nouvelle cravatte : bleue cette fois-ci, le bleu, la couleur de la France. « C’est pas Mitterrand qui a dit ça ? » « Non, pour Mitterrand, c’était le gris. » « Il devait avoir raison… à l’époque. » « Ciao ma vieille. » « Ciao, on se retrouve de l’autre côté du Styx ». Je passais dans le couloir, laissais coulisser la porte et attendit la fermeture hermétique. Dans 4 minutes, il sera l’heure de devenir Président.

« Merci ! Merci du fond du coeur ! Merci… » Les applaudissements s’estompent, les cris se dissipent, la foule a envahi le hall du 13 rue de l’Université. Elle trépigne depuis bientôt 3 heures. Banderoles, rouges, vertes, pourpres, ballons rouges, verts, pourpres. Frost Président. Demain, ce sera toi, ce sera nous. Frost, l’avenir, ensemble. « …Merci du fond de mon âme… ». Je suis à côté de Vallaud-Belkacem qui dandine. J’ai le spot en pleine face. Je hais cette lumière. Dans le contre jour, Julien brasse l’air. L’hélicoptère. Sa main droite me fait de l’ombre. « J’ai engagé un combat, je l’ai gagné… ». Pourquoi Détourné manque-t-il à l’appel ? A non, il est de l’autre côté. J’ai une ampoule sur le petit orteil droit. « votre victoire… ». Que cette foule est dense, silencieuse, rassasiée! « Je veux saluer Laurent Wauquiez. » Huées. « Non ! Mes amis, non ! Je ne le considère pas comme un adversaire. Je le respecte et je respecte ses idées. Je n’oublie pas que 22% des Français lui ont fait confiance dès le premier tour de cette élection. Cela mérite notre respect ». Improvisation bien venue. J’apprécie ses improvisations. Elles me rappellent mon irresponsabilité : je propose, il dispose. Un jour, il ne lu qu’une ligne de mon discours, et improvisa l’heure qui suivit. Peut-être ne le sut-il jamais, mais je n’eu pas d’insomnie cette nuit là. Il est (enfin) le Président. Je suis le Grand Second.