Préviously, dans Le Grand Second : dans la France de 2026, Julien Frost est candidat aux élections Présidentielles. Arthur Molina est son principal conseiller. Il est le Grand Second.

Huit heures et deux cafés. Le matin éclaire les parquets de l’Elysée. Autour du petit déjeuner de travail, l’équipe de com’ présidentielle prend de pauses de Napoléon à Sainte-Hélène. Certains boudent leur jus et le Dir Cab boulotte. Paul Marina a trois minutes d’avances imprévues et prend place autour de la table de jeu Louis XV, à l’invitation gantée de l’huissier.

-Bonjour messieurs, s’assied Paul.

-Que nous contez-vous cette semaine Monsieur Marina ? sourit le Secrétaire Général.

-Tu veux dire comPTe ou conte, Michel ? s’amuse l’attachée de presse.

-Les deux, De Grandy, enfin j’espère ! Dites-nous donc Monsieur Marina, commande-t-il.

Paul ouvre son dossier bleu sans titre et annonce, comme une dictée :

-Eh biennn, cette semaine, trois études quantitatives et deux études qualitatives ont été réalises par l’agence, auprès de plusieurs instituts. Comme d’habitude, nous les avons mis en perspective avec les études publiques récentes et surtout fiables, c’est-à-dire deux sur huit. Concernant la popularité, la chute est entretenue. Les baromètres journalistiques restent stables grâce à la modulation apportée par l’INSEE à ses résultats du dernier recensement. Nous avons bien fait de la commander : elle gonfle le poids des femmes de plus de 35 ans et lui fait gagner deux points. Mais le résultat ne restera satisfaisant qu’à la condition que les chaines d’info continue, Europe 1 et Le Monde persistent à retenir la fourchette haute. Je vous le répète : la manipulation des fourchettes accroît le risque d’une perte sèche de trois à quatre points en une semaine. Mais je referme ici la parenthèse. Notre problème de popularité a toujours la même cause : les femmes ont lâché le Président. Nous perdons trois points supplémentaires, mais gagnons deux points chez les centristes et à l’extrême droite. Le discours « au-dessus des partis » paye. Trop faiblement toutefois. Cela doit devenir un gimick présidentiel. Il doit y avoir un signal plus fort sur ce sujet. Confiez un poste sensible et technique à une personnalité non-politique mais connue pour soutenir l’opposition. La présidence du Conseil Constitutionnel (chuchotements et grimaces). Nous pouvons tester des noms. Il reste encore deux mois. Ensuite, voici notre stratégie en direction des femmes. Deux solutions : féminiser le président ou faire parler son entourage féminin. Je suis partisan de la seconde. Le punchline est claire : « j’aime ma femme, donc j’aime les femmes ». Le Président doit évoquer publiquement son remariage (soupirs et craquements de biscottes). Ceci ouvrira une séquence « première dame », laquelle prendre la parole. Nous aurons une com’ présidentielle à deux voix pendant quinze jours environ. Pas de politique pour elle. Madame sera la Française normale. Une scénariste travaille un lexique de jokes féminines à son attention. La prononciation de son nom étant complexe, je suggère de marteler son prénom, Annabelle, rare et positif, qui deviendra son intitulé média. Notre département slogan attend toutefois le feu vert pour lancer une qualitative.

-Accordée.

-Nous allons aussi tenter l’idée du mariage, évidemment.

-Evidemment.

-Mais la fenêtre dans l’agenda est réduite. Début mai, avec les beaux jours, et avant le débat sur la loi de réforme judiciaire. Une redémarrage de popularité à la veille de cette bataille sera utile. Le mariage créera une bulle d’intimité de 48 heures au moins, l’opposition avancera à fleurets mouchetés quelques jours de plus. J’évoquerai enfin notre étude relative à l’équilibre du couple exécutif… (sourires) enfin, je devrais dire du duo. Ne mélangons pas les genres ! (rires sobres). Le gap se creuse entre le PR et son premier ministre. Afin de recréer du lien entre les deux hommes, nous proposons un travail sur la ressemblant physique, en coordonnant les coupes des costumes, vu la proximité de leur gabarit, et les couleurs ou motifs des cravates, afin qu’elles se complètent, comme bleu et jaune, ou rose et gris, etc. Puis-je passer à la suite, ou y-a-t’il des questions ?

-Poursuivez Monsieur Marina, ces petits déjeuners sont toujours de grands moments d’instruction pour moi.

-Je prends cela pour un compliment. Donc. Storytelling. En matière d’idées, la séquence qui s’ouvre est favorable à des déclarations sur la fiscalité. L’électorat du Président considère à 88% que l’endettement est dangereux. L’opposition accepte des efforts, mais limités, pour 57%. Le reste craint un peu moins pour son pouvoir d’achat. Il y a donc une opportunité à caler un plan com’ sur la prochaine hausse des prélèvements obligatoires. Mais attention aux peu qualifiés, qui sont les plus craintifs sur la question, pour 73%. Cela semble paradoxal, puisqu’environ 80% d’entre eux ne paient par l’impôt sur le revenu. Mais s’explique par leur crainte de perdre leur exonération. Il faudra donc envoyer un message rassurant aux précarisés. Actuellement, leur préoccupation principale est le coût de l’électricité et du gaz – c’est une constante – et leur souhait de consommation est la voiture. Le lien entre les deux sont les cours du pétrole. Parmi les différentes options testées, une communication relative au récent affaiblissement du prix de l’essence sera des plus efficaces. Cependant, cette action apparaît anti-écologique. Donner la parole au Ministre de l’écologie permettrai de contourner la difficulté. La punchline est simple : « l’essence baisse mais je ne m’en réjouis pas ». Deuxième sujet: le débat relatif à la réforme de l’impôt sur les sociétés manque de dynamisme. L’épisode se joue par à-coups. Aux éditorialistes qui commencent à évoquer une « perte de contrôle ». Nous devons retrouver la maîtrise du storytelling et lisser le débat. Pour cela, nous mandaterons un cabinet d’études afin de produire un amendement très technique, mais dont l’impact est majeur sur le contenu de la loi. Cet amendement sera présenté par 1, un Sénateur et 2, un centriste, afin de casser la confrontation actuelle. La complexité de l’amendement devrait éloigner la presse généraliste et accélérer la transition vers un autre thème, plus positif et rassembleur. Les questions économiques sont désormais perçues comme anxiogènes et lassantes par 72% des citoyens en âge de voter, contre 68% il y a deux mois. Nous devons passer aux questions de société. Or, selon votre souhait, aucune tribune médiatique ne doit être offerte au Ministre de l’Intérieur. Dès lors, nous avons écarté les questions de sécurité, immigration et laïcité, pour tester les question de culture et éducation. Les thèmes culturels n’intéressant que 20% de la population, ceux qui disposent des revenus suffisant pour avoir une activité de loisir culturel régulière, nous nous sommes bornés aux propositions relatives à l’éducation, inscrites au programme du PSD. Parmi les huit proposition testées, une seule fait l’unanimité au sein de l’électorat du président, mais rassemble aussi au-delà, vers ceux de l’écologie et de l’extrême gauche. Je veux parler de la suppression du baccalauréat et son remplacement par un contrôle continu, trois épreuves orales et la soutenance d’un projet professionnel personnel. Nos analyses amènent à penser que 40 et 55% des personnels syndiqués de l’éducation nationale sont susceptibles de s’y opposer, quand 70 à 80% des parents d’élève et des moins de 25% y adhéreraient. Un conflit au sein de l’école, entre parent et élèves d’un côté, et enseignants de l’autre, est donc latent. Pour y mettre fin, nous aurons besoin d’une voix syndicale concordante et pacificatrice. Parmis les profils communiqués, le nom de Yves Bonnel, de Sud Educ, ressort. Mais, malgré sa bonne présence média, il présence deux défauts : son goût des montres de luxe qu’il tend à exhiber et sa coupe de cheveux mal soignée. Ces deux éléments rectifiés, vous pourrez vous accorder avec lui. J’en ai terminé.

-Merci beaucoup, Monsieur Marina ! Le compte rendu sera présenté au PR ce soir. Validation avant minuit.

-Parfait, messieurs dames, je donc suis à l’écoute de vos commandes.

Sainte-Cluque avança son coude sur la table, déplaçant de deux doigts une théière de porcelaine rose. Conseiller spécial du Président, chief strategist de sa campagne et porteur de la communication élyséenne. X-ponts, ancien de Restech, puis directeur du market chez Raynaud Immobilier, dir com’ du président dans ses années Bercy, il s’associe à Israel Bold, immense ami du Président et architecte de l’adjiornamento Social-Démocrate du PS, et crée l’agence Q. Un instant inquiété par le juge V pour trafic d’influence et corruption, sur fond d’affaire d’arbitrage entre Restech le Corée du Sud, il se place sous la protection du garde des sceaux de l’époque, B, auquel il confie les listing des soutiens occultes de Raynaud Immobilier dans les pays étrangers (politiques, journalistes, magistrats, etc…).  Grâce à ces informations, B parvint à renégocier le PPP de construction de la nouvelle Cité Judiciaire de Paris à moitié prix, afin de réinjecter les fonds dans les budgets des Tribunaux délaissés, s’inscrivant dans l’Histoire comme Ministre éternel et bien-aimé de la Justice. Sainte-Cluque aimait à s’écouter soliloquer. Ce qu’il fit.

-Le PR est fortement sollicité par plusieurs États de l’Est africain dans la perspective de son prochain discours à l’ONU. Ils attendent de notre part un mot relatif aux dettes souveraines et à la possibilité d’un effacement des créances d’Etat à État, notamment avec l’Europe. Nous souhaiterions connaître l’impact d’une annonce favorable cette requête, sur l’opinion française. Dans le contexte actuel de contrainte budgétaire, peut être est-il malvenu d’accorder un tel cadeau aux africains. J’entends déjà l’opposition crier à la préférence nationale sans aucune pudeur. Bref, les français sont-ils prêts à payer pour l’Afrique ? C’est la réaction de notre électorat qui déterminera la décision. Réponse avant le douze.

-Nous monterons un panel test.

-Par ailleurs, nous avons une difficulté interne avec le Ministre des affaires sociales, du travail et des solidarités. Le président et le premier ministre débattent d’une possible éviction. Nous avons besoin de vos lumières, à la fois pour trancher le débat, mais aussi pour mettre en musique cette démission impromptue.   Que nous proposez vous ?

-Hum. Nous pouvons créer deux panels quali. Un qui réagira à la réalité, leur sentiment sur le Ministre, leur avis sur sa démission, etc. Le second se verra présenté trois fictions mettant en scène les trois scénarii classiques de la démission : la faute, la maladie et la dernière-victoire. Bien sûr, le troisième est le plus positif, mais il demande du temps et un projet à mener.

-Il y a bien la création de l’Allocation universelle.

-Une loi ne suffira pas, il faut un long débat, presque un référendum !

-C’est quand même gonflé de lui permettre de rentrer dans l’histoire comme celui qui a révolutionné notre système de solidarité, avant de le virer.

-Oui, ça n’a pas de sens.

-En effet. Je suggère la maladie. Faites courir le bruit d’un homme fatigué. Qu’il perde quelques kilos. Nous lui suggérerons un régime draconien sous prétexte de problèmes d’image. Je donnerai des ordres aux maquillages télé. Ensuite qu’il parte pour raisons personnelles. On conclura à un cancer. Dans deux moi c’est réglé.
-Je vois avec le premier Ministre. Perso, c’est adopté.

-Quoi de plus ?

A propos de l'auteur

Chroniqueur/Pigiste, spécialiste Société&Médias

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