Prévisouly in le Grand Second : dans la France de 2026, Julien Frost est candidat aux élections Présidentielles. Arthur Molina est son principal conseiller. Il est le Grand Second. Si vous avez raté l’épisode précédent, c’est ici.

En dévalant l’escalier de bois sous escorte d’un huissier, Paul croisa Valérie, ancienne collab du groupe, recrutée par Matignon et passée à l’Elysée aux questions sociales. Il s’emprasse de la biser gouloument avant de lui rappeler, d’une main à l’oreille, son engagement de l’appeler chaque vendredi soir. Il en profita aussi pour mater ce petit cul moulé, virilement possédé en son temps.

Les moquettes, bleues et grises, des couloirs de l’aile Ouest étouffaient son pas vif, presque empressé, quoiqu’il s’accordant toujours une seconde pour laisser fureter son regard dans l’embrasure des portes entrebaillées de bureaux vides. L’Elysée dormait d’un seul oeil ce dimanche, peuplé de visiteurs discrets. Quelques lobbyistes, anciens ministres, sénateurs, grands élus locaux ou magistrats.

Le soleil de janvier illuminait l’espace, éblouissant, en contraste des néons de l’antichambre. Installé dans le Salon d’Angle, à quelques mètres du Salon Doré, le Dir Cab’ téléphonait, dans un décor rénové et minimaliste que Paul appréciait, lui pour qui le baroque de l’empire puait le complexe d’infériorité inavoué. Les deux hommes, confortable autour de la table ronde en plexi, trouvèrent un instant pour évoquer le bilan de ces autre premiers mois de présidence ; échange protocolaire et poli, avant d’entrer dans la négociation franche.

-L’externalisation du marketing de la SNCF est finalisée. Le marché est taillé sur mesure pour votre groupe. Par contre, il n’est pas encore question de confier à WebCo la main sur les réseaux sociaux institutionnels de l’Etat. Du moins pas au tarif exigé.

-Je vous remercie pour la première nouvelle. Pour la seconde, je suis à votre écoute.

-Je pense que cinq est un bon chiffre.

-Je vous conseille de monter à cinq et demi. Hepstein n’aime pas les comptes ronds.

-Va pour 500 de plus.

-Je l’en informe dans la journée. Retour d’ici demain, je pense.

-A la bonne heure ! Maintenant, je dois vous demander un service exceptionnel.

-Dites.

-Oh rien d’impossible pour vous. Voilà. On m’apprend que le Ministre de l’Intérieur va publier dans une semaine. Il a prévenu le PR ce matin et m’informe qu’il sera l’invité du 20 heures ce vendredi. Il aura aussi certainement une place dans le fauteuil de Sacré Dimanche. Nous ne pouvons laisser Aubert saisir une telle opportunité. Sa popularité m’importe peu. C’est sa crédibilité qui m’inquiète. Il suffise qu’elle outrepasse celle du PM et les Indépendants exigerons un remaniement. Ils sont prêts au chantage sur la réforme de l’IS.

-Vous pensez à quoi ?

-C’est vous le spécialiste, je vous laisse l’initiative.

-Vous avez besoin que l’on détourne l’attention publique. Peut-être pouvons-nous mettre en avant Rolland Seurat.

-C’est une idée. Mais n’y-a-t-il pas une sorte d’écho malsain entre un Ministre de l’Instérieur et une figure del’extrême droite ?

-Nous allons l’activer sur un thème économique et double cela d’un sondage favorable. Nous mettrons la pression pour qu’il se substitue à Aubert sur quelques plateaux de télé la semaine prochaine.

-Pouvez-vous faire en sorte que son ouvrage soit un échec ?

-Nous pouvons faire des succès. Mais les échecs littéraires, plus difficilement. Ni les maisons d’édition ni les distributeurs n’ont intérêt à un échec commercial. Nous n’avons donc aucune prise sur eux. A moins de leur promettre quelque chose en retour. Mais le nom de Aubert fera vendre du papier. Connaissez-vous le nom de son nègre ?

-Duplant, assurément. C’est son âme damnée.

-Je me renseignerai.

-Au fait, qui coache Seurat ?

-Personne à ma connaissance. Nous avons de bonnes relations avec son attaché de presse, Arnaud Liébin, que nous avons sortie de la mouise lorsque sa boite a coulé. Il nous est redevable.

-Comme beaucoup d’ailleurs.

-En effet.

-Eh bien, vous trouverez peut être en Seurat votre prochain client.

-L’Agence a toujours rechigné à travailler avec le FN. Hepstein s’y refuse. Mais notre groupe a aussi des parts dans d’autres cabinets.

Mais déjà le Directeur de Cabinet pianotait sur son téléphone.

Au sortir du bureau, Paul salua un chauve attendant son audience. L’ancien garde des sceaux lui étreint les poignets avec un beau sourire au rasage incertain.

-Comment vont les affaires, mon cher Paul ?

-Nous sommes en bons termes, je crois.

L’homme restait un fidèle client de l’Agence, depuis sa démission de la Culture, suite à sa mise en examen, jusqu’à sa réelection à la tête du Conseil Régional du Pays de Loire. Paul l’avait souvent considéré comme le client parfait : excellent acteur, apprenant ses fiches par coeur, très méticuleux sur le positionnement des mains et toujours excellent payeur, reconnaissant et discret. Son seul défaut : son amour incommensurable du luxe ; non pas de l’argent, mais de tout ce qu’il pouvait offrir. Avec, pour conséquence, une multiplication de dépenses somptuaires exorbitantes, de scandales quant à la décoration de son logement de fonction place Vendôme, aux additions de ses petits déjeuners de travail au Lutecia, ou à l’ampleur de ses frais de déplacement d’élu local. A chaque incartade, l’Agence lui transmettait une fiche et lui assignait un attaché de presse. Une semaine de tempête environ, et il en avait pour ses 10 000 euros forfaitaires. Rarement de sa poche : le Conseil Régional confiait à WebCo ou une autre filiale de l’Agence la réalisation d’un superbe dépliant quatre pages à destination quasi-exclusivement interne. Une seule facture suffisait à solder leurs comptes.

-Il faut que vous reveniez à Nantes, mon fils à ouvert un second restaurant, spécialisé dans le canard ! C’est fabuleux. Je vous invite. Hein ? Vous avez bien d’autres clients que moi à Nantes !

-Certainement, merci pour cette invitation. J’en toucherai un mot à mon homologue du pôle affaires publiques, il doit certainement avoir quelques rendez-vous dans la Venise de l’Ouest !

-Parfait, vous connaissez mes numéros. Allez, je vais quémander ma subvention pour mon Musée d’art modern. Vous voyez, je suis vos conseils : je mise sur mon image d’homme de culture.

-Vous faites bien. Je dois filer.

-A bientôt Paul, mon invitation est sincère !

-Pour cela, je veux bien vous croire.

Sourires.

Prenant place à l’arrière  de la Volvo, lissant sa cravate, Paul sourit à Tarik, son chauffeur et saisit son iPhone. Douze mails, sept textos. Parrant au plus pressé, il en archiva la moitié et répondit par idéogrammes au reste. Enfin, il adressa un « Community Manager Etat ok à 5,5 » à Hepstein, espérant recevoir un texto satisfait en retour. Il quitta l’écran pour examiner le défilement du bitume. « Au bureau, hein ? » « C’est le chemin », conclu Tarik. Le plan Seurat lui demandera quatre coups de fil. Non, cinq.

D’abord, s’assurer de la motivation du client.

-Allo, Arnaud ? C’est Paul Marina. Comment vas-tu ? Je t’appelle au sujet de Rolland Seurat. Dis à ton client que l’Echo Hebdo lui offre une tribune de 1200 signes pour ce vendredi (…) Eh oui, c’est pas mal, je sais. Par contre, le fond est déjà déterminé. Il aura juste à valider. C’est ça ou rien. Mais s’il accepte, on lui fera un coaching média gratis. Passes lui le message. J’espère bien ! Allez, tu me réponds par texto d’ici 20 heures. Ça marche. Ciao.

Ensuite, réserver l’espace média. Il avait immédiatement songé à l’Echo Hebdo, dont le directeur de la rédaction était à la fois son compagnon d’école de journalisme, le parrain de sa fille et, accessoirement, l’ex-amant de son ex-femme. Puis venait Michèle, directrice adjointe des programmes à France Télé, et excellente pompeuse à l’occasion. Et enfin Xavier, patron du service politique du JDD, totalement accroc à son multiabonnement aux golfs franciliens, offert par l’Agence.

-Allo, bonjour David. Paul Marina. Juste un petit message pour te proposer une signature atypique pour la tribune de Vendredi. Ça risque de faire des étincelles. Rappelle-moi ! A très vite.

-Allo, Michèle ? Comment ça va ma belle ? Bon. J’ai Rolland Seurat à caser ce weekend. Ben au moins un JT, ou alors un gros truc lundi. Il va sortir un papier vendredi. Ouais. Hum c’est une bonne émission ça ! La case horaire est excellente. Tu peux me confirmer avant demain ? Ah. Ben demain matin alors. Ok. Bonne conf’. Allez, bises.

-Allo, Xavier ? Oui, ça va bien. Tu as ton sondage pour le JDD prochain ? Parfait ! J’en ai un pour toi. Rolland Seurat monte en flèche ! Ça fais toujours son petit effet. Bon je t’envoie ça quand ? Ok. On déj’ toujours mardi en huit. Ça marche. À bientôt alors ! Merci à toi !

Enfin, passer la commande des plats. Priorité au fond. Laurent rédigera. Puis Antoine, du CERIPOF pour le sondage sur mesure.

-Allo, Laurent ? Salut. Tu as une minute ? Bon, il nous faut une tribune éco bien techno pour la signature de Seurat. Oui, le mec du FN. Le thème c’est l’emploi et des propals chocs, mais différentes de la seule préférence nationale. Trouves ce que tu peux ! Ça sera dans l’Echo Hebdo de ce vendredi. Ok ? Ça pulse. À plus.

-Oui, bonjour Antoine. Il me faut un sondage pour dimanche. Seurat. Ouais. On se fait une conf’ call dans 20 minutes sur skype ? Ça roule. Tu mets sur le compte du château. Buéno. À toutes. Ciao.

Ce chapelet de coups de fil l’occupa jusqu’aux portes d’Issy, où les feux rouges se cumulères, pour son plus grand mécontentement.

-Je vais exiger qu’on nous rende le gyrophare, comme durant la campagne. Mare de ces merdes. Hein Tarik ?

-J’avais pris l’habitude

-Ils me doivent bien ça. Ils te fileront même un badge du SPHP. Envoie un texto à Nath pour qu’elle fasse la demande. Faut pas déconner quant même. Et si y’a une urgence, comment je passe les bouchons sur les quais ? Allez, va !

La Volvo passa le porche pour se garrer en épi sur le gravier de la cour. Du jardin, l’immeuble apparaissant dans toute la sobriété de l’après guerre. Paul avait acquis cette usine 1900, délaissée en liquidant son héritage. Deux niveaux de bureaux, une surrélévation pour installer son penthouse, brique rouge et fers Eiffel, baies vitrées, panneaux solaires et puits de lumière. Le dispositif de sécurité se renforçait chaque année. Deux vigiles, ex-spetznaz aux accents extirpés d’un James Bond, un dispositif anti-écoutes avec brouilleur ciblé et veille anti-wiretapping. Les documents sensibles s’entreposeaient au coffre, en sous-terrain, visible mais inaccessible, pensé en toute haine des juges d’instruction. Au sommet de l’escalier de fer, Paul salua froidement les quatre membres d’équipage sur le pont ce matin, enclencha une dosette dans le percolateur et googletal depuis son iphone. Faux silence dans les rangs : Julie rédigeait, Lucas dictait, Laurent excécutait la commande du patron et Loïs semblait lire, ou peut-être pleurer. Paul passa la porte coulissante, dont il opacifia la vitre en y passant le doigt. La vue du jardinet, planté d’iris, japonisant par endroits, était son privilège. Seules ses fenêtres ouvraient sur ce décor rurbain que l’hiver voulait flêtrir.