“Dieu nous en garde” répondait  Le Pen – en secret – à la question “et si vous deveniez Président ?” (source).

Le FN n’a pas été conçu pour diriger : il repose sur un clan, dont il est la PME lucrative. Il offre une tribune à son chef, un moyen de soulager son désir de célébrité. Rien de plus. Ni programme structuré, ni recrutement de députables ou ministrables, ni stratégie d’alliance.

L’ambition de Marine Le Pen semble toute autre : elle, veut le pouvoir et les responsabilités. Elle, recrute des “sciences-po + ENA” comme Florian Philippot. Elle, peaufine un programme économique d’apparence réaliste. Elle, fait le ménage dans les rangs du parti pour écarter les scandaleux.

Ce qu’elle ne semble pas saisir est qu’avec le pouvoir et les responsabilités viennent les problèmes. De toutes sortes. Tout le monde se met à fouiller ton passé… et celui des Le Pen n’est pas sans part d’ombre (regardez le reportage). On se voit tenu responsable des erreurs d’un inconnu à l’autre bout du pays. Et puisqu’il est impossible de plaire à toute le monde en même temps, chacun de tes actes est critiqué par les perdants. Au fil du temps, tout ce que tu touche se transforme en merde, tout ce que tu fais, c’est de la merde. Plus rien n’a de valeur aux yeux du public. Et tu te fais virer. Et on en parle plus. Lèches, lâchent, lynchent disait-on. 

En cas d’élection à la tête de la Région Nord, c’est cela qui attend Marine Le Pen. À la manière dont les Présidents choisissent leurs premiers ministres parmi leurs potentiels concurrents – pour mieux les user et épuiser avant la bataille – peut être serait-il judicieux d’offrir à Le Pen le moyen de s’autodétruire AVANT l’élection présidentielle.

Et ce d’autant plus que la Région n’a aucun, mais alors strictement aucun “pouvoir”. La Région a été conçue comme un gros portefeuille qui paye, paye et paye encore pour des programmes pluriannuels inamovibles : les transports, les bâtiments scolaires, les subventions, la formation. Le pouvoir de décision d’un Président de Région est quasi-nul (lire ici) : ses décisions sont toujours prises en concertation avec d’autres collectivités (département, intercommunalités), des entreprises parapubliques voire l’Etat.

Rien ici ne permettrait à Le Pen d’appliquer un début de commencement de proposition de son programme présidentiel : ni préférence nationale, ni ultra-laïcité, ni renforcement de la sécurité, ni lutte contre l’immigration clandestine, ni rien du tout. D’ailleurs cela se lit dans son programme !

Et même si elle tentait le coup, une ONG viendrait annuler ses décisions devant les tribunaux pour abus de pouvoir.

Sa seule marge de manœuvre serait de réduire les dépenses régionales en coupant les subventions aux associations cultuelles et culturelles, ainsi qu’en réduisant la construction de logements sociaux, et encore !

Même à la tête de la Région, Miss Le Pen aura moins d’occasion de faire valoir ses idées que… Robert Ménard à Béziers !

Par contre, elle aura les responsabilités. Chaque hausse de la délinquance en Nord-Pas-de-Calais lui sera (faussement) imputable, à chaque fermeture d’usine on moquera son incompétence économique, et, à quelques mois de la présidentielle, on dressera son bilan, on fera le tour des mauvaises décisions prises par ses collaborateurs, on verra tomber une cascade d’affaires plus ou moins fabriquées, plus ou moins justifiés, plus ou moins capillotractée, à l’image de celles qui touchent aujourd’hui – comme par hasard du calendrier – le FN. Et tout cela nuira suffisamment à Le Pen pour détourner du vote FN les électeurs “républicains” de tous bords, déçus par les grands partis de gouvernement !