Contrairement à l’idée communément admise, le rocardisme ne se limite pas à un aggiornamento social-démocrate. En réalité, les enfants spirituels de Michel Rocard se situent aussi, voire surtout, du côté des Frondeurs.

Retour vers le futur du socialisme

1960. C’est au nom d’un marxisme révolutionnaire et pour défendre un projet anti-capitaliste, anti-colonialiste, anti-gaulliste et anti-stalinien que Michel Rocard participe à la création du Parti Socialiste Unifié (PSU), voué à faire le lien entre le PCF et la SFIO.

Le PSU tient donc plus du Front de Gauche que d’EnMarche. Véritable laboratoire d’idées alternatives, allié avec le premier think-tank socialiste (le CERES) et la CFDT, il prône, notamment, « l’autogestion ». Un concept appartenant aujourd’hui au monde de l’Économie Sociale et Solidaire, à travers, entre autres, les « coopératives » (COP, SCOT…) dont la vitalité, malgré la crise actuelle, ne faiblit pas. À l’époque, De Gaulle occupe l’Élysée en négociant avec la SFIO. Des dissidents, dont Pierre Mendès France, fondent alors le Parti Socialiste Autonome. Dans le même temps, certains Trotskystes réunis sous la bannière de l’Union de la Gauche Socialiste, élaborent un projet de « Nouvelle Gauche ». Enfin, quelques intellectuels dissidents du PCF, critiquent l’URSS et fondent, dans leur coin, la Tribune du Communisme.

Le PSU parvient à réunir ces groupuscules autour d’une proposition clé : la création d’une 6ème République. En 1967, Michel Rocard en prendra la tête pour en être le candidat aux présidentielles de 1969. Mais il n’obtiendra pas plus de 3,61% des voix. Suite à cet échec, le PSU poursuit son chemin, hors des sphères du pouvoir, présentant Hughuette Bouchardeau à l’élection présidentielle de 1981. Il disparaît en 1990.

Le néo-PSU, refuge pour socialistes « à la française » ?

Le socialisme « à la française » n’est pas la social-démocratie. En 1972, le Programme Commun de François Mitterrand en donne une définition : « briser la domination du grand capital et mettre en œuvre une politique économique et sociale nouvelle … » . Aujourd’hui, certains diraient : « mon ennemi c’est la finance ».

Cette volonté d’ordonner le marché et d’ordonner au marché, qui est la marque de fabrique du socialisme français depuis ses origines, se retrouve aujourd’hui chez les « frondeurs », exigeant depuis 2014 « une réorientation des textes budgétaires » de la rigueur vers le soutien à la consommation. Or, Michel Rocard lui-même affirmait, en 2013 qu’aussi « longtemps que nous n’aurons pas fait accepter à nos partenaires européens un ralentissement dans la réduction de la dette, nous serons sous contrainte ».

Ajoutons que, dans leur programme, les frondeurs proposent d’utiliser une des grandes inventions rocardiennes – après le RMI : la CSG, qui serait augmentée pour les revenus élevés. 

Face aux frondeurs, se place le tandem Valls-Macron, tous deux prompts à désigner Michel Rocard comme mentor. Mais, pour ce mentor-malgré-lui, aucun des deux n’a « eu la chance de connaître le socialisme des origines. (Ils) ont été formés dans un parti amputé ». Par contre, parlant des « frondeurs », l’ancien Premier ministre considère qu’ils « exigent des politiques qui ont gardé le nom de gauche dans leur patrimoine ».

Au final, ce qui distingue le hollandisme du socialisme originel revendiqué par Michel Rocard, est bien l’abandon de la doctrine réformiste (du capitalisme) pour un simple « accompagnement caritatif » de ce dernier. Une idéologie qui s’apparente en réalité plus au « radicalisme » (rouge dehors, blanc dedans) qu’au socialisme.

Un néo-PSU pourrait donc parfaitement réunir les tenants du « socialisme à la française ». Cependant, encore faut construire un véritable projet pour ne pas ressembler aux coquilles vides de type EnMarche. Un projet dont Michel Rocard pourrait être le principal inspirateur : deux de ses idées phares n’ont, en effet, pas encore été pleinement réalisées.

D’abord, l’avènement d’une 6ème République, dont Arnaud Montebourg se fit le héraut en 2007 avec la C6R.

Ensuite, la réduction du temps de travail, avec le passage au 32 heures. Il y a deux ans, Michel Rocard affirmait « la première des urgences, c’est de faire baisser le chômage. Comme nous n’avons pas de croissance économique, la seule façon d’y parvenir est de réduire le temps de travail ».

Chacune de ces propositions est, justement, portée par un des leaders de la « gauche du PS » : Arnaud Montebourg et Martine Aubry, la « dame des 35 heures ». Michel Rocard les aurait-il adoubés comme dignes successeurs ?

Arnaud Montebourg pourrait-il endosser le costume de « Rocard 2.0 » ? « Moi ce que j’aime chez Montebourg c’est un certain courage et un certain culot », souriait Michel Rocard. Mais ce que le meilleur ennemi de Mitterrand apprécie par dessus tout est l’éthique. Or, si Monterbourg est un « franc-tireur » à ses yeux, Martine Aubry semble véritablement porter son éthique en bandoulière. « Michel Rocard avait pour exigence de toujours dire la vérité. Il faut toujours la dire » affirme-t-elle lors d’une interview hommage.

Il y a d’ailleurs chez l’ancienne première secrétaire du PS un même côté technicien, réaliste, une même culture de gouvernement. Mais, tout comme Michel Rocard à son époque, on imagine aisément Martine Aubry à Matignon, mais pas à l’Elysée. Au final, un ticket Montebourg-Aubry pourrait-il incarner à la fois le rejet de la social-démocratie « à l’Allemande » et un projet ambitieux pour « changer la société » ? Si ce mouvement doit avoir lieux, la Primaire citoyenne voulue par Solférino en sera la première étape.

A propos de l'auteur

Chroniqueur/Pigiste, spécialiste Société&Médias

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